neuvième traduction
Part Two : Life Torn Apart
7 – France divisée :
II – Système D – se debrouiller
La maison des de Folmont à Bordeaux était vaste, proche du centre-ville, bâtiment de lourde architecture Empire, élevé sur trois niveaux, large de trois doubles fenêtres, avec une porte d’entrée ouvrant directement sur la rue Saint-Gallien, derrière laquelle devait se trouver une cour. Si Geneviève et sa mère avaient d’autres amis ou parents ayant fui le nord, elles avaient sans aucun doute la place pour les accueillir – et offriraient effectivement plus tard refuge aux Ouillères.
Une illustration prendra place ici : Maison des de Folmont au 3 rue Palais-Gallien à Bordeaux
La zone interdite était farouchement surveillée par les forces d’occupation, les Ausweise étaient extrêmement difficiles à obtenir, et aucune correspondance n’était autorisée entre les zones occupée et non occupée. Les Ouillères ne reçurent aucune nouvelle des de Folmont en 1940 – ou, plus exactement, aucune ne figure parmi les lettres retrouvées. Il m’arrive parfois d’oublier que je ne dispose au mieux que de la moitié de l’histoire, et peut-être de beaucoup moins encore. J’ai l’impression que ces lettres contiennent toute la vie, alors qu’il est évident qu’il n’en est rien. Le premier mot de Geneviève date de février 1941. À cette date, on avait mis en place des cartes postales très limitées et strictement réglementées pour la correspondance familiale, ne permettant qu’un minimum de communication. En février 1941, Geneviève envoie donc une carte à Paul, ou plutôt à Léopold, comme elle l’appelle toujours. Le texte officiel imprimé sur la carte indique : « Après avoir rempli cette carte, strictement réservée à la correspondance familiale, rayer toutes les mentions inutiles. »
Une illustration prendra place ici : Une carte lettre allemande écrite par Geneviève à Paul début 1941
Dans son écriture familière, toute en boucles, Geneviève écrit donc – « nous sommes » – puis, parmi les options proposées : « en bonne santé/légèrement malade/grèvement malade/blessé/tué/prisonnier/décédé/sans nouvelles », elle raye toutes les mentions sauf « en bonne santé ».
La carte permet ensuite d’indiquer : «nous sommes en bonne santé . La famille « Guy (son frère) à la campagne va bien.
Les mentions imprimées permettent ensuite de dire que l’on a besoin de provisions/d’argent/de nouvelles/de bagages/que l’on travaille/que l’on va à l’école. Mais Geneviève a tout rayé.
Au bas de la carte se trouve un espace pour une phrase, deux ou trois lignes de texte, et elle y écrit :
« Bien reçu ma machine, en bon état, merci. Dire à Laurelle que j’ai remis paquet argent à son cousin de Valence. »
Parmi les formules « affectueux pensées » ou « baisers », elle a rayé la seconde et signe : Geneviève.
Ces messages sont cryptiques, presque sibyllins. Valence est une petite ville près d’Agen, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Latour. Quelle est cette machine ? Que contenait le colis ? Les messages sont si contraints qu’ils m’amènent à penser qu’ils constituaient une forme de code, une manière oblique de communiquer, puisque toutes les lettres franchissant la ligne de démarcation devaient être lues et censurées. (Lorsque j’ai évoqué une possible publication de ces lettres avec la Mission d’ethnologie de la division culturelle de Cahors, mon éditrice partageait d’ailleurs cette idée : ces allusions formaient probablement une sorte de code.)
Au cours de l’année 1941, Geneviève et sa mère passèrent du temps aux Albenquats, ce qui signifie qu’elles avaient réussi à obtenir des Ausweise. Elles eurent plus de chance que beaucoup d’autres, car il demeura en général difficile de se déplacer pendant toute la durée de l’Occupation. Geneviève devait aussi rendre visite aux cousins de Vichy – les Delbreil – et la bonne desserte ferroviaire permettait de prendre un train direct de Vichy vers Bordeaux en passant par le Lot.
Peu à peu, les restrictions sur la correspondance personnelle s’assouplirent quelque peu. En 1941, les options imprimées furent supprimées et l’expéditeur fut autorisé à écrire exactement sept lignes « de caractère familial ou domestique ». En mai, Geneviève écrit donc de nouveau à Léopold : encore une carte officielle.
« Mon cher Léopold, Le colis est bien arrivé hier, le 20. Maman a retrouvé ici les autres souliers. Merci. Voyez de temps à autre que les rats ne von pas dans le linge qui est dans le lit d’enfant, dans l’alcôve de Maman. La coqueluche s’achève et Xavier tousse encore. Jacques a fait sa 1ere communion jeudi. Vous espérant tout bien nous vous envoyons de bons souvenir. Signé : Geneviève. »
Plus tard, en septembre de cette même année, on trouve une autre carte de Geneviève ; les restrictions ont encore été allégées et, cette fois, elle écrit sur une simple carte postale brune, sur un seul côté, mais sans limite quant à la quantité de texte qu’il est possible d’y faire tenir. Comme d’habitude, elle écrit de Bordeaux. C’est un mélange très simple de nouvelles familiales et de détails pratiques – le colis contenait probablement de la nourriture. Pour ceux qui vivaient en zone occupée, il était très précieux d’avoir des amis, des parents – ou, dans le cas des de Folmont et des Ouillères, des employés – capables de fournir des vivres. Au fil des années d’Occupation, la faim et la mauvaise qualité de l’alimentation devinrent le thème dominant ; presque toutes les lettres y font allusion, reflétant une préoccupation beaucoup plus large.
Le rationnement alimentaire avait été instauré dès juin 1940. Les restaurants n’étaient autorisés à servir qu’un seul plat du jour garni au lieu du choix habituel de deux ou trois plats ; les commerces d’alimentation devaient rester ouverts entre midi et quatorze heures. Les boulangeries n’avaient plus le droit de fabriquer gâteaux et pâtisseries, et devaient se concentrer sur le pain. Le lait n’était disponible que pour les enfants jusqu’à dix-huit mois. En réalité, la bureaucratie du rationnement était d’une complexité à plusieurs niveaux. En règle générale, la population – les adultes de vingt et un à soixante-dix ans – recevait une ration standard de 1 500 calories par jour, mais certaines catégories de travailleurs étaient mieux loties. La catégorie C, celle des cultivateurs – et les travailleurs manuels de la catégorie T, travailleurs – obtenaient davantage de beurre et de lait. Les enfants, catégorie E – les moins de trois ans – recevaient moins de pain que les adultes, mais davantage de lait. Les enfants plus âgés, catégorie J, jeunes, recevaient en outre quelques suppléments vitaminiques, tandis que les plus de soixante-dix ans, catégorie V, vieux, n’avaient droit à aucune ration de lait. Le combustible était lui aussi rationné, ce qui entraîna le développement des véhicules à gazogène, alimentés au charbon de bois ou au bois.
Dans les campagnes, on vivait mieux, et tous les mémoires parisiens de l’Occupation racontent les expéditions à la campagne à la recherche de nourriture, les retours à la maison avec du beurre, de la farine ou une volaille. Bien des paysans s’enrichirent même grâce au double effet du rationnement et du marché noir. Les Ouillères participaient-ils à ce marché noir ? Je n’en sais rien. Mais Tessier du Cros dit qu’au moins le vin continua de couler librement dans les campagnes du Gard, en zone non occupée, où elle vivait, et j’imagine qu’il en allait de même dans le Lot et à Bordeaux.
Mais malgré sa vie au fond de la campagne, Tessier du Cros demeurait très consciente de la faim omniprésente et raconte qu’un jour une amie, Fabre, coiffeuse du cru et très pro-britannique, lui proposa du beurre au prix ordinaire. « J’étais profondément reconnaissante et je transportais mon beurre, deux paquets d’une demi-livre soigneusement cachés dans mon sac à provisions, quand je vis venir vers moi une connaissance à bicyclette. Il mit pied à terre en me voyant… il avait l’air vieux, fatigué et infiniment triste. Il me dit qu’il essayait de trouver du beurre, mais qu’il n’y en avait pas au village. Je lui offris la moitié de ce que Fabre m’avait donné. Il semblait simple et naturel de partager ce que l’on avait. » Mais elle note qu’avec le temps, ce partage spontané devint plus difficile, moins naturel. L’expression pour désigner l’art de se débrouiller avec ce qu’on avait, c’était précisément le « système D », de se débrouiller.
À la campagne, avec ses propres champs et ses poules, la question alimentaire était certainement moins dure. Lorsque la famille de Folmont venait aux Albenquats, les lettres détaillant les provisions ordinaires nécessaires au séjour continuaient d’affluer – mais on y sent parfois une note d’urgence, de besoin : « S’il vous était possible de trouver des pommes de terre… » « Des œufs seraient un tel plaisir. » Les Albenquats étaient bien animés en ces années-là. La famille de Folmont, ou du moins une partie d’entre elle, passe manifestement davantage de temps à la campagne cette année-là et Madame Guy de Folmont – Colette, l’épouse de Guy – reçoit plusieurs cartes d’amis ou de parents. La cousine Paule écrit pour remercier Colette de sa carte et remarque que les enfants sont toujours ravis de retrouver la « vie des champs ». Elle écrit qu’ils sont en bonne santé – « même Simone » – et que le petit Jacques grandit, en taille sinon en sagesse. Jacques a sept ans, Xavier un an de moins. Paule elle-même revient d’une cure de repos dans les Pyrénées où l’on mangeait bien – de bonne table – peux-tu le croire ?, demande-t-elle. Elle envoie de tendres baisers à Colette et aux petits. Les lettres continuent d’évoquer les colis – la nourriture manque terriblement, écrit Guy, et il rêve de trois choses en arrivant aux Albenquats : des pommes de terre, du lait, et surtout des œufs. Toujours ces références à la nourriture.
En septembre 1941, une longue lettre est adressée à Geneviève aux Albenquats, cette fois par sa cousine Isabelle en Dordogne – Isabelle est toujours vivante, dit Paul-Henri, et vit encore dans le même village.
C’est une lettre bavarde ; elle paraît avoir une âme vive. L’Occupation reste à l’arrière-plan, à travers des allusions aux transports et aux difficultés : il vaut mieux voyager à bicyclette et en train, mais il semble difficile de se déplacer. Elle est aussi absorbée par les choses domestiques ;
« la cuisinière est partie, sa remplaçante est assez nulle, et l’homme avant elle n’a pas su lui succéderdevant nous »
J’aime ces détails domestiques ; on ne les trouve pas dans les histoires plus officielles, mais on imagine aussitôt quelqu’un s’asseoir pour écrire une lettre et se plaindre de la vie en général. Elle continue :
« tu me demande si la faculté a confirmé ton diagnostic, eh bien. Non. On n’a rien trouvé à l’appéndice, mais peut-être faudrait-il être en crise pour cela. C’est à surveiller à mon avis.
«Ici rien de nouveau depuis ton départ? Nous n’avons fait aucune excursion malgré le temps splendide qui nous dédommage de l’horrible été– Armand a vu René W retour de chez les Séverac. Claude serait toujours à Maroc – impossible de préciser la date de son mariage ; c’est dans la première quinzaine décembre 40’.
Puis viennent encore des potins : ,
«J’ai appris hier le seconde mariage de Siccé (sic) ex-mari de Geneviève de Prin, avec une certaine baronne de jessé, (sic) connue par lui, disent les mauvaises langues, depuis quelques années –
Isabelle remarque que les nouvelles sont minces, les gens ici circulant peu et étant absorbés par des tas de détails matériels « plus ou moins assommants ». Elle pense …
«…que vous êtes sur le point de rentrer à Bordeaux absorbées par les paquets de toutes sortes. Je désir bien vivement que l’hiver soit plus facile pour vous que le dernier. N’oublie pas que je suis à votre disposition si besoin. Heureusement, la correspondance sera plus facile que l’an dernier, et les cartes permettront de dite bien de choses.
« Au revoir ma chère Genevieve, nous nous réunissons pour envoyer à tous nos plus affectueux sentiments »
Une lettre entière comme celle d’Isabelle n’aurait cependant pu être envoyée qu’à l’intérieur de la zone non occupée, et non entre les deux zones.
Et la vie continue. Paul, maintenant au début de la cinquantaine, est un vigneron prospère ; il vend encore du vin à Marius Salamitte et a d’autres intérêts commerciaux. Il reçoit la demande d’un médecin de Prayssac à propos de peuplier. Celui-ci a besoin de faire débiter 90 ou 100 m2 de planches et a entendu dire que Paul en avait à vendre. En juin 1941, Marthe, la sœur de Germaine – qui écrit comme toujours dans un encre violette épaisse, avec une ponctuation fantasque – se demande si elle pourra venir à la première communion de Rose ; il est difficile de trouver un moyen de transport, et même si l’on en trouve un, elle s’inquiète comme toujours de savoir si elle sera capable de monter la pente raide menant à l’église de Latour….Une ordonnance de teinture d’eucalyptus et d’autres plantes à inhaler suggère des problèmes respiratoires – peut-être une part de l’héritage laissé à Paul par les gaz de combat. Malheureusement, le bénéficiaire de l’ordonnance n’est pas nommé…. Soucis domestiques très ordinaires : le 19 juin, un tailleur de Castelfranc, L. Combarioue, écrit à Paul pour s’excuser
« Il me sera impossible de terminer le costume de votre fils pour Dimanche comme je vous l’avais promis. J’ai du travail à livrer pour Dimanche sans faute aussi j’ai été obligé de retarder le vôtre. Vous pouvez venir jeudi soir ou vendredi prendre la costume, il sera prêt ainsi que l’essayage pour votre fils ainé…donc à jeudi prochain et veuillez agréer Monsieur Ouillères mes salutations empressées »
***
Au début des années 1940, l’Occupation et la guerre forment une toile de fond constante dans les lettres, mais elles y sont rarement mentionnées explicitement. On y trouve des allusions au fait que les temps sont durs, au rationnement. L’électricité est rationnée – Paul reçoit un avis précisant que sa consommation autorisée doit être réduite à 55 % du niveau de base, en application de la loi du 18 décembre 1940. Le montant de base était de 2 400 hectowatts-heure. Les sanctions en cas de dépassement sont sévères, allant jusqu’à la coupure de courant à la troisième infraction. Certaines lettres reflètent jusqu’aux plus infimes détails de la vie sous rationnement. En juillet 1941, une cousine écrit de Montsempron, où elle tient une mercerie-draperie, pour dire qu’ils ont un petit stock de lainages, dans des couleurs pas trop mauvaises, et qu’il faudrait se décider vite si l’on veut être sûr d’en avoir. On parle de la famille qui pourrait venir déjeuner si elle passe acheter du tissu – on mangera à la fortune du pot. Il semble que la famille ait été malade, et il est encore question d’ordonnances. De façon significative, elle ouvre sa lettre par ces mots : « ne vous effrayez pas de recevoir une lettre de moi – il n’est rien arrivé de grave ! »
Là encore, la lettre offre un commentaire discret sur les exigences du temps – pénurie de tissu, repas improvisés selon les ressources du moment, et cette angoisse instinctive que suscite toute lettre inattendue. Car derrière les pénuries et le rationnement se trouve, en réalité, le fait que l’Allemagne s’appropriait une immense part de la production économique française, qu’elle fût industrielle ou alimentaire.


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