Following the Letters by Hilary SUNMAN 10

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dixième traduction

Part Two : Life Torn Apart

7 – France divisée :

III – Les allemands arrivent à Cahors

En 1940, Pétain avait créé une nouvelle organisation pour les anciens combattants, la Légion française de combattants, conçue pour inculquer la loyauté parmi les adultes. Les Allemands toléraient peu, en règle générale, les associations françaises, mais la Légion semblait renforcer le message de Vichy et séduisait les nombreux admirateurs de Pétain qui s’étaient ralliés à sa fermeté durant la Grande Guerre et croyaient que, grâce à cette fermeté même, la France se relèverait, purifiée et renouvelée. La Légion passait pour « impeccablement patriotique » plutôt que collaborationniste, et l’adhésion y était généralement importante, constituant un avantage réel pour obtenir un emploi ou certains privilèges. Paul, bien sûr, rejoignit la Légion – il semble que l’adhésion n’ait pas été vraiment facultative – et lorsqu’il reçut, en avril 1941, une convocation pour l’une de ses réunions à Bélaye, il s’y rendit sans doute sans discuter. Le but de cette réunion était d’apporter une aide aux familles de prisonniers -« entr’aide aux familles de prisonniers »‘ . Quels prisonniers ? ceux détenus en Allemagne, peut-être bien que cela ne soit pas précisé.

Sa présence est dite « indispensable » ; il s’agit donc peut-être moins d’une invitation que d’un ordre. En mai 1941, Paul est convié à une autre réunion, cette fois par le Syndicat de chasse de Bélaye, où « la journée des prisonniers » figure également à l’ordre du jour.

Plus tard, au début de 1942, une émanation de la Légion française, le Service d’ordre légionnaire, ou SOL – également connu sous le nom de Force mobile – fut créée par le gouvernement de Vichy pour les anciens combattants plus jeunes. Il devint de fait un service de sécurité privé au service de Vichy, chargé de traquer les membres d’une Résistance en pleine croissance, et évolua finalement en la très redoutée Milice, la milice française qui se montra plus zélée encore que la Gestapo dans sa poursuite de tous ceux que le gouvernement collaborationniste jugeait ennemis : résistants, Juifs, francs-maçons, communistes. Alors que le serment d’allégeance à la Légion demeurait assez vague, n’impliquant qu’un engagement envers le « chef de l’État » plutôt qu’envers les structures formelles de Vichy, le serment d’adhésion au SOL était d’une extrême précision et liait ses membres à vingt et un points distincts, parmi lesquels un engagement contre la « lèpre juive » aussi bien que contre la « dissidence gaulliste ». Le groupe avait son chant, son hymne : « SOL, faisons la France pure : Bolcheviques, francs-maçons, ennemis, Juifs, ignobles pourritures, la France vous vomira. » Le SOL puis la Milice furent au cœur des excès ultérieurs du régime de Vichy, très à droite, violemment antijuifs, tandis que la Légion française des combattants conserva davantage le caractère d’une association patriotique d’anciens combattants. Avec le temps, la Légion devint elle-même de plus en plus éloignée de Vichy.

Durant toutes ces années, on perçoit une différence sensible entre la vie en zone occupée et celle de la zone non occupée ; puis, le 11 novembre 1942, après le début des débarquements alliés en Afrique du Nord, les Allemands occupèrent toute la France et l’ancienne zone non occupée fut rebaptisée zone sud. À 16 h 05, le 11 novembre, quelque trois cents Allemands arrivèrent à Cahors et se rendirent d’abord au bureau de poste, au centre de la ville. Ils exigèrent un logement pour un détachement de 250 soldats dans la caserne locale, dite Bessières, ainsi que dans deux écoles de la ville. Les officiers furent logés dans des propriétés particulières, la Kommandantur s’installa à l’Hôtel Terminus, près de la gare, et la Gestapo à l’Hôtel de l’Europe, rue Wilson. Ce dernier n’existe plus, mais l’Hôtel Terminus est un élégant bâtiment doté d’une terrasse extérieure très appréciée pour les déjeuners et les apéritifs ; j’y ai pris un excellent déjeuner à l’été 2016, essayant d’imaginer Cahors occupée par les nazis – images en noir et blanc, désormais. Pourtant, dans certaines descriptions très vivantes des activités de la Résistance à Cahors, on commence à percevoir le drame et la terreur de ces années-là.

Les Allemands furent bien accueillis par nombre d’habitants de la ville. Cahors soutenait globalement Pétain, et la population rurale nourrissait aversion et crainte du bolchevisme. Des manifestations antisémites s’étaient déjà produites – « mort aux juifs » était barbouillé à l’extérieur du café Tivoli, boulevard Gambetta ; « les juifs en Palestine » sur un autre café de la ville – le tout en lettres rouges de trente centimètres de haut. Des Juifs avaient fui vers Cahors lors de l’exode, faisant passer le nombre de familles juives dans la ville de quinze avant 1939 à plus de sept cent cinquante ensuite. Mais bien qu’ils aient représenté moins d’un pour cent de la population de la ville, la dénonciation active des Juifs fut encouragée très tôt par un certain Louis Darquier de Pellepoix. Fils d’un maire de droite, Louis passa du statut d’homme politique d’extrême droite violemment antisémite dans les années 1930 à celui de chef du CGQJ, le Commissariat Général aux Questions juives, au sein du gouvernement de Vichy en 1941, où il gagna le surnom de « l’Eichmann français ». Darquier fut responsable des rafles systématiques de Juifs dans toute la France, y compris de la rafle du Vel d’Hiv à Paris, lorsque 13 150 Juifs – dont plus de 4 000 enfants – furent arrêtés par la police française en juillet 1942. Ils furent conduits au Vélodrome d’Hiver, où ils restèrent plusieurs jours sans nourriture, sans eau et sans installations sanitaires, avant d’être transportés en wagons à bestiaux, par train, jusqu’à Auschwitz. Darquier déclara plus tard : « Je vous le dis, je suis de Cahors. À Cahors, nous n’avons jamais aimé les Juifs. C’est comme ça. Une vieille tradition – cela remonte au Moyen Âge. » Bien entendu, les Juifs de Cahors furent eux aussi raflés, parmi eux la famille Bernheim, qui avait cherché refuge trois ans plus tôt. En mai 1944, la famille fut dénoncée et arrêtée à son domicile. Pendant deux jours, elle fut détenue au siège de la Gestapo à Cahors, puis transférée à Toulouse, avant d’être envoyée au tristement célèbre camp de regroupement de Drancy. Le 20 mai, toute la famille fut transportée à Auschwitz-Birkenau dans un wagon à bestiaux. Jacqueline, qui n’avait que six ans, et ses grands-parents furent envoyés aux chambres à gaz ; ses parents au camp de concentration. Seule sa mère survécut.

Je n’ai aucun moyen de savoir si les Cadurciens étaient intrinsèquement antisémites – mais la mère de Darquier descendait du riche industriel propriétaire du Journal du Lot, dont la ligne devint de plus en plus collaborationniste au fil de la guerre.

***

Marius Salamitte, l’ami chasseur des Ouillères, trouvait plus préoccupants d’autres aspects de l’occupation allemande – notamment l’interdiction de la chasse! Toutes les armes devaient être remises, y compris les fusils de chasse. Cela le tourmente et, en mars 1943, il écrit plaintivement à Paul :

« Peut-être trouverez-vous que, malgré les soucis et les peines du temps présent, je m’étends un peu trop sur la chasse. Mais, comme vous le savez, c’est ma passion et ma seule distraction. Je chasse encore en vivant de souvenirs car je n’ose plus fomenter des projets. »

Il est inquiet, sa femme est malade et alitée, mais il essaie malgré tout de maintenir son commerce de draperie. Pourtant, le ton de ses lettres, du moins celles que je possède, ne change pas sensiblement. Comme les autres, il ne mentionne jamais l’Occupation comme telle ; elle sert de fond à d’autres activités, et tout indice qu’il se passe quelque chose d’étrange affleure dans des allusions obliques – le plaisir d’un bon repas, pour une fois, la difficulté de se déplacer, la pénurie de certaines marchandises. Je ne peux m’empêcher d’éprouver de la sympathie pour lui, tant sa franchise et sa bonne nature subsistent malgré l’angoisse et la douleur. Il écrit encore à Paul Ouillères une longue lettre bavarde, où il évoque pénuries et difficultés et exprime toute l’ambiguïté et la prudence de l’époque. Il parle de troc et d’échange, de noix et de pommes – son langage demeure énigmatique, avec des expressions telles que « mon colis » et « l’article ». Le ton est gai, puis, dans un soupir venu du fond du cœur, il demande : « Mais combien de temps cela durera-t-il encore ? » Il oscille entre l’optimisme et une forme de désespoir, puis revient à l’optimisme. Son commerce va mal, ses fournisseurs lui ont dit que leur usine est presque à l’arrêt, et bientôt ils n’auront plus rien à envoyer. Pourtant, invoquant l’esprit du « système D », il poursuit d’un ton plus enjoué :

« Néanmoins, j’ai reçu hier une facture de quelques bas de coton, bon marché ; je n’en connais ni la qualité ni la couleur. Des maintenant si vous croyer en avoir besoin avisez-moi, puisqu’il reste des points textiles – 4 points par paire. Pensais recevoir des socquettes blanches pour Odette, mais je n’ai que des bas. D’ici à l’été, j’obtiendrai peut-être d’ailleurs.

L’état de ma femme ne s’améliore toujours pas ; ses jambes ne la tiennent plus debout, elle est contrainte de garder la chambre, sinon le lit. Quelle contrainte pour elle ! C’est tout ce que nous demandons : qu’elle puisse marcher un peu »

Puis reparaissent ses soucis du fond du coeur :

« Et Irénée ne s’ennuie-t-il pas trop de la chasse fermée ?

Quel repeuplement va-t-il s’effectuer autour de Laromiguière, si cette situation dure quelques années! Mais alors nous, les vieux [il a la cinquantaine], pourrons-nous revenir courir après les beaux perdreaux du Lot ? C’est la pointe d’interrogation. En tous cas, au passage du retour, il est passé beaucoup de gibier, plus que d’habitude ; palombes, alouettes, des tourterelles, des bécassines, bécasses mêmes. Dans vos bois, s’il n’était pas été trop sec, vous avez du avoir pas mal de ces dernières. Le poil aussi va profiter de cette période, lièvres et lapins vont abonder chez vous.»

Sa plainte vient du cœur ; ce qui manque aux gens, ce qu’ils supportent le plus mal, varie énormément d’une personne à l’autre, mais pour Paul, Marius et Irénée, la chasse était un bonheur et une perte.

Je me demande si Salamitte, en tant qu’homme d’affaires, commerçait avec les occupants allemands. À un niveau relativement modeste de collaboration, il était probablement plus facile de commercer que de s’en abstenir. Mais les lettres ne le révèlent pas, bien qu’une collaboration de ce genre ait pu rapporter beaucoup aux entreprises locales. Au bout de la D45, juste en face du château de Floiras, dans notre vallée, se dresse une très belle maison carrée, sur un terrain d’environ un hectare. C’était, jusqu’à récemment, la demeure de Gérard du Puy, qui, en 1939, avait été mobilisé aux côtés du père de Roger et d’autres hommes de la vallée. Fait prisonnier par les Allemands, il passa l’essentiel de la guerre interné en Allemagne. Lorsqu’il revint dans la vallée, il découvrit que la famille de sa fiancée s’était installée dans cette grande maison, au lieu de la petite maisonnette voisine où elle vivait auparavant. Elle avait bâti une affaire florissante en vendant aux Allemands du tissu destiné aux uniformes.

Salamitte écrit encore en décembre, dans une lettre poignante encadrée de noir ; sa femme infirme est désormais morte. Mais il écrit pour remercier Paul « du superbe colis, tout il est parvenu en très bien état ». Il dit que ce colis leur permettra de fêter Noël, particulièrement grâce au magnifique canard ! Il y aura pourtant peu de gaieté, depuis la perte de sa femme. Je trouve ses lettres, sa tentative constante de rester optimiste, assez émouvantes , Il a une voix très forte.

«Il y a déjà 2 mois que ma chère Lucie est partie, et aussi bien sa sœur que moi-même, nous ne pouvons-nous habituer à cette disparition définitive – on a beau la raisonner, cela ne parait as possible. Et surtout en une période pareille ou, de tous cotes, vous ne voyez que chagrins, malheurs désolations de toures sortes, sans compter ce que nous attend encore. Seulement il n’y a que la mort qui est irréparable. J’espère qu’il en sera arrivé pour vous et que vos soucis finissent sans trop tarder »

Je me demande quels pouvaient être, au juste, ces « soucis » de Paul.

« Je ne sais si je vous ai fait savoir qu’Irénée m’avait écrit il y a environ deux mois. Il paraissait enchanté de son travail, mais il tardait cependant de nous retrouver tous ensemble un jour d’ouverture à Laromiguière, où, disait-il, les lièvres, les perdrix et les faisans pullulent. Je lui ai répondu qu’il me tardait a moi aussi, aussi j’en avais moi aussi le plus vif désir, mais que vu mon malheur cela n’aurait plus pour moi le même charme que tant de belles journées passées chez vous, en famille, et donc le souvenir ne s’efface pas – oui, combien étions nous heureux il y a 10 ou 12ans ! »

Puis il ajoute, tristement :

« Irénée n’a pas encore été recensé, mais bientôt les Chantiers de jeunesse cela probablement va arriver. »

En 1942, Irénée a dix-huit ans, il a quitté l’école, apprend le métier d’électricien et vit alors à Cahors. Et, de fait, le régime finit par le rattraper, non par les Chantiers de jeunesse, mais par le redouté Service du travail obligatoire, le STO.

***

Les pénuries de main-d’œuvre posaient problème depuis les premiers temps de l’Occupation ; l’Allemagne avait besoin de toujours plus de travailleurs pour répondre aux exigences de sa machine de guerre et mena donc une grande campagne pour attirer volontairement les travailleurs français en Allemagne au service du Reich. Une vaste campagne d’affiches montrait des images pleines de bonne humeur : sur l’une, un Français en salopette de travail, montrant l’Allemagne sur une carte, disait : « Hé camarade, viens avec nous, on s’amuse bien et on gagne bien sa vie en Allemagne ! » Une autre représentait au premier plan une mère souriante avec son enfant, tandis qu’au loin un homme faisait de grands signes joyeux – « Les mauvais jours sont finis », sourit la femme. « Papa gagne bien sa vie en Allemagne ! » Une troisième montrait une autre femme radieuse : « Jeannette adore travailler en Allemagne. Elle y a trouvé un fiancé, lui aussi volontaire qualifié ! » Mais ces images étaient loin de la réalité. Les conditions de travail dans les usines allemandes étaient extrêmement dures. Le voyage vers l’Allemagne était pénible, les travailleurs y étaient entassés comme du bétail, puis logés dans d’immenses baraquements, travaillant douze heures par jour au rendement, mal nourris, brutalement encadrés. Dans les usines d’armement Krupp, quelque dix mille ouvriers, français et russes, fabriquaient des fusées V2 dans de vastes installations souterraines où l’air était saturé de bruit et de poussière ; ils ne dormaient que quatre heures et demie par nuit, dans des dortoirs géants pouvant contenir jusqu’à mille cinq cents personnes.

Dans les premières années de l’Occupation, beaucoup furent effectivement séduits et partirent travailler en Allemagne. Mais le temps du volontariat était désormais révolu. La machine de guerre allemande était devenue une gueule toujours plus affamée, insatiable. Hitler se battait désespérément sur le front de l’Est et le besoin d’armements était écrasant. L’occupation allemande assurait un accès simple et direct aux ressources françaises, qu’il s’agît de main-d’œuvre, de minerais, de beurre ou de bœuf. Une nouvelle campagne fut donc lancée pour atteindre l’objectif de 250 000 travailleurs supplémentaires par an, et Laval, désormais chef du gouvernement de Vichy – Pétain restant chef de l’État – se montra plus que disposé à collaborer directement avec les Allemands.

Il imagina un système d’échange entre prisonniers de guerre français détenus en Allemagne et travailleurs, connu sous le nom de relève, à raison de deux travailleurs contre un prisonnier de guerre libéré – proportion qui passa bientôt à trois pour un. En juin 1942, lorsqu’il présenta la relève – « Travailleurs de France, vous qui travaillez en France depuis deux ans, pensez donc que vous pouvez récompenser vos camarades soldats en Allemagne en leur permettant de rentrer chez eux si vous allez travailler en Allemagne ! » -, Laval prononça aussi un discours dans lequel il exprima sans ambiguïté son souhait d’une victoire allemande en Europe. « Je souhaite la victoire de l’Allemagne » – parce que, disait-il, sans cela le bolchevisme s’installerait partout – « avec l’Allemagne nous construirons l’Europe nouvelle ». Le gouvernement de Vichy était, par définition, collaborationniste, puisqu’il était né de la défaite et de l’armistice. Mais alors que Pétain avait encore articulé une croyance dans l’entité France et dans sa survie ultime, Laval alignait désormais explicitement Vichy sur l’Allemagne – et sur la politique allemande. Deux jours plus tard, l’éditorial du Journal du Lot approuvait chaleureusement la position de Laval. En août, les premiers Juifs de la zone sud furent envoyés des camps vers Drancy, près de Paris, en route pour Auschwitz – le premier convoi de Juifs avait quitté Paris pour Auschwitz en mars 1942 -, mais Laval ne fit évidemment aucune allusion à la face la plus sombre de la politique allemande.

Des travailleurs répondirent malgré tout à l’appel et continuèrent de quitter la France pour l’Allemagne – beaucoup étaient des réfugiés sans foyer venus d’Afrique du Nord ou même d’Espagne, car il y avait en France de nombreux internés de la guerre civile espagnole -, mais le système de la relève ne permit pas d’atteindre les objectifs fixés par les Allemands. Au début de 1943 fut donc instauré le Service du travail obligatoire, le STO. Programme brutal de travail forcé, il visait d’abord les hommes de vingt à vingt-deux ans, mais le filet s’élargit à mesure que le besoin allemand de main-d’œuvre devenait plus désespéré, si bien que l’âge des hommes concernés alla bientôt de dix-huit à soixante ans – et, pour les femmes sans enfants, de dix-huit à quarante-cinq ans. La durée du service était de deux ans – ou l’aurait été si l’Allemagne n’avait pas été vaincue.

En raison de son âge, Irénée avait réussi à échapper aux Chantiers de jeunesse, mais le STO finit par le rattraper. Parmi les lettres se trouvait un bref mot écrit de sa main, daté de mai 1944, une carte postale portant un timbre à l’effigie du Führer et oblitérée « St Pölten », ville d’Autriche non loin de Vienne. Cela m’a longtemps intriguée : pourquoi se trouvait-il en Autriche ? Il semblait assez enjoué, si bien qu’il paraissait peu probable qu’il fût prisonnier. Nous étions au printemps 1944, peu avant le débarquement de Normandie. Puis je découvris qu’il existe, dans le centre de la France, un musée des Chantiers de jeunesse, et je leur écrivis. Le conservateur m’expliqua qu’il y avait eu en réalité de très nombreux Chantiers de jeunesse en Autriche, mais qu’ils avaient été transformés en camps du STO, et qu’en 1944 Irénée se trouvait à coup sûr dans un camp de ce type.

Une illustration prendra place ici : Carte d’Irénée d’un camp STO en Autriche

Pourtant, le mot qu’Irénée adresse à ses parents est enjoué, plein d’allant :

« Mes bien chers parents, Je profite d’un moment de libre pour vous donner de mes nouvelles qui, pour le moment, sont très bonnes. J’espère qu’il en est de même pour vous. Il fait ici un soleil magnifique, on ne pourrait souhaiter mieux. Mais j’espère tout de même qu’il tombera un peu de pluie pour soulager la sécheresse afin que nous puissions faire pousser quelques légumes. Les journées ont été tranquilles ici, mais depuis deux jours et une nuit plusieurs vagues d’avions, de trois ou quatre cents appareils chacune… sont venues bombarder notre région. J’espère qu’Odette réussira très bien son diplôme. Je n’ai pas d’autres nouvelles, alors je termine. Dans l’attente de vous lire… bien chers parents, mes meilleurs baisers. »

Irénée devait parler des bombardements massifs américains sur les objectifs allemands, des raids aériens sur Vienne. Cela a dû être terrifiant, mais aussi exaltant, preuve tangible que le cours de la guerre changeait. Encore que ce ne fût peut-être pas un message très rassurant pour sa famille. Des légumes, en effet ! Rien n’indique depuis combien de temps il se trouvait là ; en avril 1943, à coup sûr, il était encore à Cahors, puisque parmi les lettres figure, chose curieuse, le reçu d’un fer à repasser qu’il avait acheté. Je pense donc qu’il y resta moins que les deux années obligatoires prévues par le STO.

Peut-être s’échappa-t-il, comme tant d’autres appelés. Le STO était détesté, en partie parce que l’expérience du travail en Allemagne était pénible pour ceux qui y étaient envoyés, mais aussi parce que si tous ceux qui étaient requis au titre du STO avaient quitté les campagnes, les villages et les communautés auraient été dramatiquement vidés de leur substance, avec d’innombrables conséquences domestiques et locales. Un très grand nombre de gens s’enfuirent ou se dérobèrent à l’appel – réfractaires, ceux qui échappaient au STO et allaient se cacher où ils pouvaient. Certains revenaient se dissimuler chez eux et travailler la terre – la pénurie de main-d’œuvre était désormais aiguë dans les campagnes françaises.

Toujours est-il que, à l’été 1944, Irénée semble être revenu à Latour où, selon Claude et Louis, il entretenait une liaison avec une jeune femme appelée Mlle Parmentier, cette jeune fille arrivée à Bélaye pendant l’exode. Plus tard, il rejoindrait la Résistance, mais pour l’heure il paraît avoir été de retour dans la vallée de Lissourges, l’esprit fort éloigné de toute activité résistante.

Cette histoire est difficile à cerner, tant elle se compose de rumeurs et de chuchotements. Mais, dans le chapitre suivant, je parlerai de la Résistance, ainsi que de la place qu’y occupa – et de la manière dont il s’y intégra – Irénée. Quoi qu’il en soit, à la mi-1944, on le trouve dans un nid d’amour à Playssou, une métairie cachée au plus profond des bois, à environ un demi-kilomètre de Laromiguière. Les petites communautés gardent peu de secrets ; elle n’était pas du pays, et la famille Ouillères l’avait recueillie à Laromiguière. L’avenir d’Irénée devait être profondément terni par cette liaison.


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